Lamarga

Arthur Rimbaud y el Centauroparadis

In Centauro Paradis Virtus Al on 14 février 2009 at 1:37

Siempre estuvo con él….siempre, las fotos lo prueban.

Mauvais sang

 

1873 – Une saison en enfer

 

Arthur RIMBAUD

 

J’ai de mes ancêtres gaulois l’oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.D’eux, j’ai : l’idolâtrie et l’amour du sacrilège ; – Oh ! tous les vices, colère, luxure, – magnifique, la luxure ; – surtout mensonge et paresse.J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains ! – Je n’aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L’honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m’est égal.Mais ! qui a fait ma langue perfide tellement qu’elle ait guidé et sauvegardé jusqu’ici ma paresse ? Sans me servir pour vivre même de mon corps, et plus oisif que le crapaud, j’ai vécu partout. Pas une famille d’Europe que je ne connaisse. – J’entends des familles comme la mienne, qui tiennent tout de la déclaration des Droitsde l’Homme. – J’ai connu chaque fils de famille ! *** Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !Mais non, rien.Il m’est bien évident que j’ai toujours été de race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurai fait, manant, le voyage de terre sainte, j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi les mille féeries profanes. – Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. – Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.Ah ! encore : je danse le sabat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, – représentants du Christ.Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert – le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, – le viatique, – on a la médecine et la philosophie, – les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !…La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire. *** Le sang païen revient ! L’esprit est proche, pourquoi Christ ne m’aide-t-il pas, en donnant à mon âme noblesse et liberté. Hélas ! l’Évangile a passé ! l’Évangile ! l’Évangile.J’attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité.Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, – comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l’oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé.Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. *** On ne part pas. – Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison – qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.La dernière innocence et la dernière timidité. C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère.À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels coeurs briserai-je ? Quel mensonge dois-je tenir ? – Dans quel sang marcher ?Plutôt, se garder de la justice. – La vie dure, l’abrutissement simple, – soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s’asseoir, s’étouffer. Ainsi point de vieillesse, ni de dangers : la terreur n’est pas française.- Ah ! je suis tellement délaissé que j’offre à n’importe quelle divine image des élans vers la perfection.Ô mon abnégation, ô ma charité merveilleuse ! ici-bas, pourtant !De profundis Domine, suis-je bête ! *** Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur – et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon coeur gelé :« Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. »Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu.Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres.Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! – Comme Jeanne d’Arc ! -« Prêtres, professeurs, maîtres, vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous trompez… »Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. – Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. – Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham.Connais-je encore la nature ? me connais-je ? – Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! *** Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême, s’habiller, travailler.J’ai reçu au coeur le coup de la grâce. Ah ! je ne l’avais pas prévu !Je n’ai point fait le mal. Les jours vont m’être légers, le repentir me sera épargné. Je n’aurai pas eu les tourments de l’âme presque morte au bien, où remonte la lumière sévère comme les cierges funéraires. Le sort du fils de famille, cercueil prématuré couvert de limpides larmes. Sans doute la débauche est bête, le vice est bête ; il faut jeter la pourriture à l’écart. Mais l’horloge ne sera pas arrivée à ne plus sonner que l’heure de la pure douleur ! Vais-je être enlevé comme un enfant, pour jouer au paradis dans l’oubli de tout le malheur !Vite ! est-il d’autres vies ? – Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L’amour divin seul octroie les clefs de la science.Je vois que la nature n’est qu’un spectacle de bonté.Adieu chimères, idéals, erreurs.Le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur : c’est l’amour divin. – Deux amours ! je puis mourir de l’amour terrestre, mourir de dévouement.J’ai laissé des âmes dont la peine s’accroîtra de mon départ ! Vous me choisissez parmi les naufragés, ceux qui restent sont-ils pas mes amis ?Sauvez-les !La raison est née. Le monde est bon. je bénirai la vie. J’aimerai mes frères. Ce ne sont plus des promesses d’enfance. Ni l’espoir d’échapper à la vieillesse et à la mort. Dieu fait ma force, et je loue Dieu. *** L’ennui n’est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, – tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l’étendu de mon innocence.Je ne serais plus capable de demander le réconfort d’une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J’ai dit : Dieu. Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m’ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d’amour divin. Je ne regrette pas le siècle des coeurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.Quant au bonheur établi, domestique ou non… non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n’est pas assez pesante, elle s’envole et flotte loin au-dessus de l’action, ce cher point du monde.Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d’aimer la mort !Si Dieu m’accordait le calme céleste, aérien, la prière, – comme les anciens saints. – Les saints ! des forts ! les anachorètes, des artistes comme il n’en faut plus !Farce continuelle ! Mon innocence me ferait pleurer. La vie est la farce à mener par tous. *** Assez ! voici la punition. – En marche !Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le coeur… les membres…Où va-t-on ? au combat ? je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes… le temps !…Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. – Lâches ! – Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !Ah !…- Je m’y habituerai.Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur !

 

El barco ebrio

Cuando descendía los Ríos impasibles,

no me sentí guiado por los sirgadores:

los Pieles Rojas chillones los habían tomado por blancos,

habiéndolos clavado desnudos en postes de colores.

 

Me eran indiferentes todas las tripulaciones,

carguero de trigos flamencos o algodones ingleses.

Cuando con mis sirgadores terminó ese alboroto,

adonde yo quería ir me dejaron descender los Ríos.

 

En los chapoteos furiosos de las mareas,

yo, el otro invierno, más sordo que los cerebros de los niños,

¡corrí! Y las Penínsulas desamarradas

no han sufrido caos más triunfantes.

 

La tempestad ha bendecido mis despertares marítimos.

Más ligero que un corcho he bailado sobre las olas

a las que llaman rodadoras eternas de víctimas,

¡diez noches, sin añorar el ojo memo de los faros!

 

Más dulce que para los niños la carne de manzanas ácidas,

el agua verde penetró en mi cáscara de abeto

y de manchas de vinos azules y vómitos me lavó,

dispersando timón y rezón.

 

Y desde entonces, me he bañado en el Poema

del Mar, infundido de astros, y casi lechoso,

devorando los azures verdes; flotación lívida

y arrebatadora, un ahogado pensativo a veces desciende.

 

Donde, tintando de golpe las azulinas, delirios

y ritmos lentos bajo las rutilancias del día

más fuerte que el alcohol, más vastas que nuestras liras,

¡fermentan las rubicundeces amargas del amor!

 

Yo conozco los cielos rajándose en relámpagos, y las trombas

y las resacas y las corrientes: yo conozco la tarde,

el Alba exaltada como un pueblo de palomas,

¡y he visto algunas veces lo que el hombre ha creído ver!

 

 He visto al sol bajo, manchado de horrores místicos,

iluminandolargos coágulos violetas,

parecidos a actores de dramas antiquísimos

¡las olas rodando a lo lejos sus temblores de álabes!

 

He soñado la noche vrede de nieves delumbrantes,

besar subiendo los ojos de los mares con lentitudes,

la circulación de sabias inauditas,

¡y el despertar amarillo y azul de fósforos cantores!

 

He seguido, meses enteros, semejante a vaquerías

histéricas, al oleaje en el asalto de los arrecifes,

¡sin pensar que los pies luminosos de Marías

pudieran forzar el mono de Océanos asmáticos!

 

¡He chocado, ¿sabéis?, contra increíbles Floridas

mezclando a las flores ojos de panteras con pieles

de hombres! ¡Arco iris tensos como bridas

bajo el horizonte de los mares, en glaucon rebaños!

 

He visto fermentar los marjales enormes, nasas

donde se pudre en los juncos ¡todo un Leviatán!

¡Derrumbamientos de aguas en medio de bonanzas,

y las lejanías hacia los abismos en cataratas!

 

Glaciares, soles de plata, olas nacaradas, ¡cielos de brasas!,

encalladuras ocultas al fondo de golfos oscuros

donde las serpientes gigantes devoradas por los chinches

caen, ¡árboles torcidos, con negros perfumes!

 

Yo hubiera querido mostrar a los niños estos dorados

del oleaje azul, estos peces de oro, estos peces cantantes.

-Espumas de flores han mecido mis fugas de las radas

e inefables vientos me han alado por instantes.

 

A veces, mártir cansado de los polos y zonas,

el mar cuyo sollozo hacía mi balanceo suave,

subía hacia mí sus flores de sombra con ventosas amarillas

y yo me quedaba, igual que una mujer de rodillas…

 

Casi isla, bamboleando sobre mis bordes las querellas

y el estiércol de pájaros ladradores de ojos rubios.

Y yo bogaba, cuando a través de mis lazos frágiles

los ahogados bajaban a dormir, ¡a reculones!

 

Y yo, barco perdido bajo los cabellos de las ensenadas,

arrojado por el huracán en el éter sin pájaro,

yo cual los Monitorer y los veleros de las Hanses

no hubieran pescado el esqueleto borracho de agua;

 

Libre, humeante, montado por brumas violetas,

yo que horadaba el cielo enrojecido como un muro

que lleva, confitura exquisita para los buenos poetas,

líquenes de sol y mocos de azur;

 

que corría, salpicado de lúnulas eléctricas,

plancha loca, escoltado por hipocampos negros,

cuando los julios hacían hundirse a garrotazos

los cielos ultramarinos de ardientes entonelamientos;

 

yo que temblaba, oyendo gemir a cincuenta leguas

el celo de los Béhémots y los Maelstroms espesos,

hilador eterno de inmovilidades azules,

¡añoro la Europa de los antiguos parapetos!

 

¡Yo he visto archipiélagos siderales! e islas

en las que los cielos delirantes están abiertos al remero:

-¿es en estas noches sin fondo cuando duermes y te exilas,

millón de pájaros de oro, oh futuro Vigor?

 

¡Pero, cierto, que mucho he llorado! Las Albas son dolorosas.

Toda luna es atroz y todo sol amargo:

el acre amor me ha hinchado torpores embriagantes.

¡Oh que mi quilla estalle! ¡Oh que desaparezca en el mar!

 

Si yo deseo un agua de Europa, es la de la charca

negra y fría donde hacia el crepúsculo embalsamado

un niño en cuclillas lleno de tristezas, suelta

un barco frágil como una mariposa de mayo.

 

Yo ya no puedo, bañado por vuestras languideces,

oh olas, seguir la estela de los cargueros de algodones,

ni atravesar el orgullo de las banderas y los gallardetes,

ni nadar bajo los horribles hojos de los pontones.

 

Jean-Arthur Rimbaud

 

Le Bateau Ivre


Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus tiré par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands et de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : Je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareilles aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux des panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulement d’eau au milieu des bonacees,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés de punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instant.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombres aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, balottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabotteurs aux yeux blonds.
Et je voguais lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repéché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient couler à coups de trique
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future vigueur ? –

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leurs sillages aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :